Les soignants ne doivent plus porter seuls les défaillances du système
RUPTURE – Leur engagement compense les failles, mais il ne les répare pas – Aboubacar Traoré

Dans de nombreux établissements sanitaires guinéens, le système continue de fonctionner grâce à l’engagement exceptionnel de femmes et d’hommes qui refusent d’abandonner leur mission de soigner. Cette mobilisation mérite notre respect. Mais elle ne doit plus servir à masquer les défaillances structurelles du système.

Une sage-femme prolonge sa garde pour accompagner un accouchement difficile. Un infirmier achète de sa poche des gants ou des médicaments indispensables. Un médecin prend en charge un nombre de patients bien supérieur à ce que permettraient des conditions normales d’exercice. Un responsable de centre de santé cherche lui-même une solution à une panne d’électricité, à une rupture d’approvisionnement ou à l’absence d’un moyen de transport sanitaire.

Ces situations ne sont pas exceptionnelles. Elles constituent le quotidien de nombreux professionnels. Grâce à leur conscience professionnelle, à leur solidarité et à leur capacité d’adaptation, des soins sont malgré tout assurés et des vies sont sauvées. Mais un système de santé ne peut durablement dépendre de la générosité, de l’improvisation et du sacrifice personnel de celles et ceux qui le font vivre.

« Leur engagement compense les failles. Mais il ne les répare pas. »

Lorsque l’engagement devient un mécanisme de survie

La résilience des soignants est souvent présentée comme une qualité dont nous devrions collectivement nous réjouir. Elle témoigne effectivement de leur dévouement et de leur capacité à agir dans des contextes difficiles. Pourtant, lorsque cette résilience devient la condition ordinaire du fonctionnement des services, elle révèle surtout l’insuffisance de l’organisation.

Demander aux professionnels de « tenir » malgré le manque de personnel, l’insuffisance du matériel, les retards de rémunération, la faiblesse de la formation continue ou l’absence de perspectives revient à transférer sur les individus une responsabilité qui appartient aux institutions. Le courage humain peut répondre temporairement à une urgence. Il ne peut remplacer une politique publique structurée, financée et évaluée.

L’héroïsme ne doit pas devenir une politique publique

Un système qui attend de ses agents qu’ils soient héroïques chaque jour finit par les épuiser. L’engagement professionnel, lorsqu’il n’est ni reconnu ni soutenu, expose au découragement, à l’épuisement et parfois au départ vers d’autres secteurs ou vers l’étranger. Cette perte de compétences affaiblit encore davantage les établissements, notamment dans les territoires ruraux déjà confrontés à de fortes inégalités d’accès aux soins.

Valoriser les soignants ne signifie donc pas seulement leur adresser des félicitations ou saluer publiquement leur dévouement. La véritable reconnaissance se traduit par des actes : une rémunération régulière et juste, des effectifs adaptés, des équipements fonctionnels, un accès à la formation, une protection face aux risques professionnels et une organisation permettant à chacun d’exercer son métier dans des conditions dignes.

Restaurer la confiance par le management

La transformation du système sanitaire passe également par un management plus proche du terrain. Les professionnels doivent pouvoir signaler les difficultés sans craindre d’être ignorés ou sanctionnés. Leur expérience quotidienne constitue une source essentielle d’information pour améliorer la qualité et la sécurité des soins.

Des espaces réguliers de dialogue, des responsabilités clairement définies, des décisions expliquées et des résultats évalués peuvent progressivement restaurer la confiance. Il est également indispensable d’associer les équipes aux projets qui concernent leur activité. Une réforme conçue sans les professionnels risque de rester théorique ; une réforme construite avec eux peut devenir une dynamique collective.

Donner aux soignants les moyens de rester et d’agir

La Guinée dispose de professionnels compétents, engagés et capables d’innover. Elle compte aussi une diaspora médicale et paramédicale qui souhaite contribuer au développement du pays. Mais cette richesse humaine ne pourra être mobilisée durablement sans un environnement professionnel fondé sur la compétence, la transparence et l’équité.

Il faut mieux planifier les besoins par territoire, renforcer la formation initiale et continue, sécuriser les parcours professionnels, améliorer les conditions d’exercice dans les zones rurales et reconnaître les responsabilités assumées. L’affectation d’un professionnel dans une structure ne suffit pas : encore faut-il lui donner les moyens matériels, humains et organisationnels d’accomplir réellement sa mission.

Passer de la reconnaissance à la responsabilité

Les soignants ne demandent pas à être considérés comme des héros. Ils demandent à pouvoir exercer correctement leur métier, protéger les patients et être respectés par les institutions qu’ils servent. Leur engagement constitue une force précieuse pour la Guinée, mais cette force doit être accompagnée par une volonté politique, des financements lisibles et une gouvernance responsable.

La véritable rupture consiste à sortir d’un modèle qui se maintient grâce aux sacrifices individuels pour construire un système qui soutient ses professionnels, protège ses patients et assume pleinement ses responsabilités.

Respecter les soignants, c’est leur donner les moyens de soigner.

RUPTURE – Vers un système sanitaire guinéen juste, efficace, digne et inclusif, par Aboubacar Traoré, publié chez Hello Éditions.