Pourquoi avoir choisi le titre « RUPTURE » ?
Pourquoi avoir choisi le titre RUPTURE ? – Aboubacar Traoré

Pourquoi avoir choisi un mot aussi fort pour intituler un ouvrage consacré au système sanitaire guinéen ? Parce que la situation ne réclame plus de simples ajustements. Elle exige un changement profond de vision, de méthode et de responsabilité.

Depuis plusieurs décennies, les réformes se succèdent, les stratégies sont annoncées et les programmes sont lancés. Des bâtiments sont construits, des équipements sont parfois livrés et des formations sont organisées. Pourtant, pour une grande partie de la population, l’accès à des soins sûrs, continus et financièrement supportables demeure incertain. Le décalage persistant entre les ambitions affichées et la réalité vécue nourrit la défiance et banalise l’inacceptable.

« Il ne s’agit pas d’ajouter quelques briques à une maison déjà bancale, mais de changer de fondations. »

Un titre qui refuse les réformes de façade

Le mot « rupture » exprime d’abord le refus des réponses superficielles. Rénover un bâtiment sans prévoir le personnel nécessaire, installer un équipement sans organiser sa maintenance ou annoncer la gratuité d’un soin sans garantir son financement ne constitue pas une transformation durable. Ces initiatives peuvent produire un effet immédiat, mais elles s’essoufflent lorsque les responsabilités, les ressources et les mécanismes de suivi ne sont pas clairement établis.

Changer les fondations signifie construire une politique sanitaire cohérente, pensée sur le long terme et évaluée à partir de résultats concrets. Il ne suffit plus de compter les structures inaugurées ou les équipements distribués. Il faut mesurer la disponibilité réelle des soins, leur qualité, leur continuité et leur accessibilité pour les populations les plus éloignées et les plus vulnérables.

Rompre avec le fatalisme

La rupture est aussi culturelle. Trop de drames évitables sont encore acceptés comme s’ils relevaient uniquement du destin : une femme qui décède faute de prise en charge obstétricale rapide, un enfant dont le traitement est interrompu en raison d’une rupture de stock, un malade qui renonce à consulter parce qu’il ne peut pas payer le transport ou les soins.

Refuser le fatalisme ne signifie pas nier les croyances, les traditions ou les difficultés du pays. Cela signifie reconnaître que derrière de nombreuses souffrances se trouvent des décisions humaines, des insuffisances d’organisation et des responsabilités publiques. Ce qui peut être évité doit être prévenu. Ce qui peut être corrigé doit être corrigé. La dignité impose de ne plus considérer l’échec comme une norme.

Rompre avec les modèles copiés sans adaptation

La Guinée ne peut pas importer mécaniquement des organisations conçues pour des environnements disposant d’autres ressources, d’autres infrastructures et d’autres réalités sociales. Un protocole, un logiciel ou une réforme administrative ne produit pas les mêmes effets selon que l’établissement dispose ou non d’eau, d’électricité, de médicaments, de professionnels formés et de moyens de communication fiables.

Les solutions doivent partir du terrain. Elles doivent prendre en compte les distances, les langues parlées, les pratiques communautaires, les contraintes économiques des familles et la diversité des territoires. Elles doivent être coconstruites avec les patients, les professionnels, les élus locaux, les associations et les responsables communautaires. L’expertise internationale peut accompagner cette démarche, mais elle ne doit pas se substituer à l’intelligence nationale et locale.

Rompre avec la verticalité des décisions

Une politique sanitaire conçue uniquement depuis les bureaux centraux risque de ne jamais franchir la porte des centres de santé. Les professionnels connaissent les obstacles quotidiens. Les patients savent ce qui les empêche d’accéder aux soins. Les collectivités connaissent les contraintes géographiques et sociales de leurs territoires. Leur parole doit intervenir dès la conception des réformes et non être sollicitée uniquement lorsque les décisions sont déjà prises.

Écouter le terrain ne constitue pas une simple formalité démocratique. C’est une condition d’efficacité. Une réforme comprise, adaptée et portée par ses acteurs possède davantage de chances de durer qu’un dispositif imposé sans appropriation. La participation doit donc devenir une méthode permanente de gouvernance.

Reconstruire la confiance

La crise sanitaire guinéenne est également une crise de confiance. Lorsque les patients pensent que la qualité de leur prise en charge dépend de leur argent ou de leurs relations, le lien avec l’institution se fragilise. Lorsque les soignants travaillent sans moyens, sans reconnaissance ou sans perspective, leur engagement finit par s’épuiser.

La rupture appelle donc un nouveau contrat entre l’État, les professionnels et la population. Ce contrat doit reposer sur la transparence des décisions, l’équité dans l’allocation des ressources, la responsabilité des dirigeants et la reconnaissance des équipes. La confiance ne se décrète pas : elle se reconstruit par des actes répétés, visibles et vérifiables.

Passer des annonces aux résultats

Une véritable refondation suppose des priorités clairement définies, des calendriers réalistes et des responsables identifiés. Chaque programme doit préciser ses objectifs, son financement, les résultats attendus et les modalités de son évaluation. Les citoyens doivent pouvoir savoir ce qui a été décidé, ce qui a été réalisé et pourquoi certains engagements n’ont pas été tenus.

Cette culture du résultat ne doit pas devenir une bureaucratie supplémentaire. Elle doit permettre d’orienter les ressources vers les besoins les plus urgents, de corriger rapidement ce qui ne fonctionne pas et de valoriser les initiatives efficaces. La responsabilité publique commence par la capacité à rendre compte.

Une rupture exigeante, mais porteuse d’espérance

La rupture proposée dans cet ouvrage n’est ni une destruction ni une table rase. Elle ne consiste pas à nier les efforts accomplis ou à accuser indistinctement les acteurs. Elle invite à regarder la réalité avec lucidité, à préserver ce qui fonctionne et à transformer profondément ce qui entretient les inégalités, l’inefficacité et la défiance.

Elle porte une espérance : celle d’un système sanitaire construit à partir des réalités guinéennes, capable de protéger les plus vulnérables, de soutenir ses professionnels et de garantir à chaque citoyen une prise en charge digne. Cette ambition demande de la volonté, de la cohérence et du courage politique.

Il ne s’agit pas de tout effacer, mais de tout repenser. C’est tout le sens de ce titre : RUPTURE.

RUPTURE – Vers un système sanitaire guinéen juste, efficace, digne et inclusif, par Aboubacar Traoré, publié chez Hello Éditions.